Le débat: stérile

Je vais ici démolir ce qui est pour moi un mythe, à savoir les « vertus du débat ». Le débat est censé créer une discussion constructive et enrichissante pour tous. Par ailleurs, il est censé permettre aux idées de circuler pour faire éventuellement changer les opinions des uns et des autres.

L’expérience montre au contraire que les débats ne correspondent jamais à ces belles intentions initiales.

J’ai isolé quatre principales raisons qui biaisent le débat. Le débat étant un lieu de sociabilisation, il ne peut s’abstraire de certaines contingences : un intervenant cherchera ainsi du groupe distinction et validation. Il va vouloir s’imposer et être reconnu. Par ailleurs, un intervenant arrive avec sa subjectivité, ses objectifs conscients ou inconscients, qui vont avoir un impact sur son discours. Il va ainsi défendre ses intérêts et être influencé par sa propre pensée, sa propre histoire.

 

 

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  1. S’imposer : le rapport de forces

    Rien de tout cela n’est vrai (d’après moi). Premièrement, on n’écoute pas vraiment l’autre, et on ne parle pas vraiment à l’autre. Un débat, une discussion, est en fait un espace de rapports de forces, au niveau intellectuel. C’est une joute verbale. L’enjeu n’est donc pas de pondérer son opinion à l’aune de ce que nos interlocuteurs nous dirons, mais d’imposer aux autres son point de vue : le point de vue dominant est le point de vue du dominant, il le désigne. Néanmoins, il est possible pour chacun de réfuter la parole de l’autre, de lui dénier toute pertinence (par tout un tas de mécanismes intellectuels, ne serait-ce que la mauvaise foi) ; étant juge et partie, il est possible pour chacun des intervenants de se déclarer vainqueur. Pourquoi s’en priver? Il suffit pour cela de ne juger bonnes, parmi les diverses interventions, que celles qui vont dans le « bon » sens. C’est un confort intellectuel facile à obtenir, et donc obtenu.

    De ce point de vue, le cours magistral (ou la conférence) est un lieu d’acceptation a priori des rapports de force. Le dominant parle, les dominés écoutent, et les rôles sont répartis, consciemment pour tous, depuis le début : les dominés s’imprègnent du point de vue du dominant. De manière générale, dans tout débat, l’orateur est son premier auditoire.

     

  2. Être reconnu :

    Autre élément du caractère relationnel d’un débat, et assez proche du précédent point évoqué, la recherche de la reconnaissance de l’autre. Espace de validation sociale1, le lieu du débat est un moyen, pour un intervenant, de se mettre en avant, de se valoriser par des critères intellectuels. Élément important dans notre culture d’origine gréco-latine, fortement marquée par les philosophes grecs. Le débat est donc un moyen de satisfaction égotique. L’objectif de l’intervention n’est donc pas d’abord le sujet du débat mais bien la valorisation de l’intervenant, sa distinction (car il est ainsi, l’espace d’un instant _plus ou moins long_, le centre d’attention de tous, celui que tous regardent et tous écoutent). Cela entraîne également comme conséquence un discours tourné pour plaire à l’auditoire, pour en retirer un satisfecit2 (ou au contraire le choquer) plus que faire « avancer le débat ».

     

  3. Défendre ses intérêts:

    Ensuite, un autre phénomène rentre en compte : on n’a que les opinions de ses intérêts. L’être humain n’est pas un pur esprit dégagé de toute contingence. Il n’écrit pas ses réflexions dans un lieu retiré du monde pour n’être lu qu’après sa mort. Non. Il a des responsabilités, des droits, des devoirs, des contraintes, des privilèges/avantages, une vie sociale (publique, professionnelle et privée), un passé, des espérances. Nous sommes tous reliés à la société par différentes mailles, et nous essayons, peu ou prou, d’y trouver notre place (la meilleure possible). Et ce que nous pensons a une influence sur ce que nous sommes. Ainsi, il est plus agréable et plus simple de fréquenter des personnes qui ont la même vision du monde (les mêmes références culturelles, les mêmes présupposés idéologiques), les mêmes centres d’intérêts que soi-même, car cela offre une probabilité élevée de compréhension implicite: cela fluidifie les rapports et conforte les opinions préétablies (la remise en question demandant plus d’effort, cette démarche intellectuelle est moins suivie). L’entre soit est une tendance naturelle et rationnelle car elle requiert un minimum d’énergie pour que l’interaction sociale soit agréable.

    Imaginons maintenant que, lors d’un débat, une idée allant à l’encontre du corpus intellectuel du réseau social auquel nous appartenons soit évoquée. Nous aurons alors naturellement tendance à rejeter cette idée, et donc à chercher a postériori des arguments pour la réfuter. En effet, adopter cette idée reviendrait à prendre le risque de se voir exclu du groupe social auquel nous appartenons. Nous voyons tout de suite ce que nous pouvons perdre (ami, conjoint, emploi, client, promotion...), sans savoir ce que nous pouvons y gagner. Un calcul perte/gain vite effectué entraine une sélection dans le fait d’adopter ou non une idée. De même, une opinion allant dans le sens des idées du groupe dans lequel on est socialisé va être accueillie avec enthousiasme, sans aucune remise en question : on ne prend aucun risque. Attention, il ne s’agit pas de mensonge ou dissimulation d’une opinion dans le but de préserver une position sociale. Non, j’évoque ici un mécanisme inconscient, automatique, qui va entraîner une personne à n’embrasser que les opinions qui préservent ou favorisent ses intérêts (évidemment, plus une personne est impliquée, valorisée _ou au contraire dévalorisée_ socialement, et plus ce mécanisme est fort).

     

  4. Être prisonnier de ses opinions:

    Un quatrième phénomène, proche du précédent, va également jouer dans le sens de la stabilité d’opinion, de l’inertie intellectuelle. Il s’agit de la sélection idéologique, qui va entraîner une auto-persuasion. Une personne, confrontée à plusieurs informations, va inconsciemment opérer une sélection de celles-ci, en les hiérarchisant selon un critère très simple. Plus une information correspond à ce qu’elle s’attend à trouver, à ce qu’elle veut recevoir, à ce qu’elle connait, à ce qui va dans le sens de ses opinions (ou présupposés idéologiques), et plus cette information va se voir accorder d’importance (dans le cas contraire, elle peut même être carrément ignorée, tout simplement). Ainsi, une fois cette sélection (instinctive) effectuée, la personne recevant ces informations va être renforcée dans ces convictions.

    Cette sélection a plusieurs causes (qui se combinent).

    • Premièrement, il est plus agréable intellectuellement d’être conforté dans sa vision du monde, son mode de vie… et comme tout notre organisme est géré par des règles du type punition/récompense, plaisir/souffrance pour la gestion des actions vitales conscientes3, nous sommes conditionnés pour préférer ce qui est plaisant, par extension4.
    • Deuxièmement, on ne comprend pas ce qui ne rentre pas dans notre grille idéologique. Il faut bien saisir que nous ne connaissons pas le monde de manière objective, mais qu’il y a toujours une phase d’interprétation (de tri, de sélection) avant utilisation d’informations. Nous percevons le monde à travers une grille idéologique. Tout ce que nous pouvons mettre dans nos cases préexistantes est accepté, stocké, mis en relation (à la limite, une nouvelle case est créée et mise en relation avec les autres), et tout ce qui n’entre pas dans nos cases est rejeté5. On n’a parfois même pas conscience que cette information ait existé et nous soit parvenue.
    • Troisièmement, nous préférons la cohérence au chaos. La cohérence, c’est le moindre effort. C’est stable, c’est réconfortant, c’est gérable. Notre cerveau est une gigantesque mise en relation d’informations car il est biologiquement composé d’un réseau de neurones. Notre cerveau est construit pour faire de la mise en relation, de la cohérence. Imaginons qu’une information arrive, qui ne puisse être reliée à rien d’existant. Soit elle est éliminée, soit elle est acceptée. Dans la seconde hypothèse, l’information est stockée à part, dans une case « autre » (ou « en attente », ou « inutile »…). Il y a alors un risque de chaos, avec un nombre croissant d’informations inutilisables stockées dans cette case (l’intelligence, c’est la mise en relation, la comparaison, l’utilisation du connu face à l’inconnu). Ces informations étant inutilisables, mieux vaut donc à (plus ou moins court) terme les oublier. Ainsi, dans la situation où deux personnes débattent, l’une pensant « oui » et l’autre pensant « non », si ces deux personnes sont confrontées à deux arguments, l’un allant dans le sens de « oui », et l’autre renforçant la thèse du « non », alors in fine chacune d’elles sortira de la discussion encore plus convaincue qu’elle ne l’était auparavant de la justesse de son opinion, tout en étant de parfaite bonne foi. Pour faire encore plus simple : on est d’accord avec les gens qui pensent comme nous6.

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    Ainsi, le débat n’abouti le plus souvent qu’à conforter chacun dans ses opinions. Une chose très importante à saisir de ce qui précède, c’est que l’argument rationnel, la rigueur intellectuelle, la logique formelle ne sont d’aucune portée dans ce cadre (ou tout du moins passent systématiquement au second plan par rapport aux éléments vus plus haut). Il est donc profondément erroné à mon avis d’aborder un débat sous ces aspects. En outre, vous avez probablement constaté que les quatre points soulevés ici ne sont pas spécifiques au débat. En fait, toute interaction, toute communication, est biaisée par les différents aspects évoqués dans cet article.

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1 Comme toute interaction de groupe.

2 Les applaudissements, plébiscites, seraient orgasmiques s’ils n’étaient pas si banalisés (la politesse remplaçant bien souvent l’enthousiasme).

3 Je souffre de la faim, ce qui m’incite à vouloir rechercher de la nourriture, et je suis récompensé de cette action par le plaisir de manger, ce qui m’incite à recommencer.

4 À une nuance près que je ne développerai pas ici : la souffrance _via l’effort_ peut être source de plaisir.

5 Toujours selon le principe du compromis effort/souffrance : il y a moins d’effort à faire pour rejeter une information que pour changer notre interprétation du monde, mais on est amené à le faire si l’information « hors-case » est trop importante et/ou que notre interprétation devient plus une source de souffrance que de plaisir.

6 Et je suis d’accord avec moi, na!

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