La pensée scriptée

L’objet du présent article est de mettre en exergue une particularité du comportement humain, mais également de sa pensée : l’automatisation automatique.

Pour bien saisir ce phénomène relativement simple, il peut être utile de connaître quelques notions de programmation, et quelques informations sur les informaticiens.

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  1. Notions de programmation :

    Pour pouvoir programmer, c'est-à-dire donner des ordres au(x) processeur(s), les programmeurs disposent (quelque soit le langage de programmation qu’ils utilisent) d’instructions plus ou moins basiques qui peuvent se combiner entre elles et s’enchaîner (de même que les éléments de bases de construction _briques, mortier, tuiles…_ permettent de réaliser des bâtiments très différents). Ainsi, in fine, un clic de souris peut entraîner la délivrance de plusieurs milliers d’instructions.

    Les programmeurs essayent, autant que faire se peut et pour des raisons que je ne détaillerai pas ici, de donner un minimum de fois un même ensemble d’instructions (de même que dans une ville, on préfère avoir une piscine municipale plutôt que d’installer une piscine dans chaque appartement). Ainsi, ils préfèrent regrouper un ensemble d’instructions auquel ils vont donner un nom pour créer une nouvelle instruction. Il suffira ensuite pour réaliser cet ensemble d’instructions d’utiliser cette nouvelle instruction très simplement, de la même manière que les anciennes (sans entrer dans les détails techniques), alors qu’elle fait des choses beaucoup plus complexes. Et ainsi de suite, il est possible de regrouper cette nouvelle instruction avec d’autres pour en créer une encore plus complexe, etc.

    De même, les personnes en charge de l’administration d’un serveur ou d’un ordinateur (les administrateurs) ont à leur disposition des outils permettant de gérer les fichiers, répertoires, utilisateurs : ils peuvent écrire des instructions qui seront interprétées par le système d’exploitation (ou la distribution). Ils peuvent également écrire une succession d’instructions (un script) dans un fichier et appeler ce fichier pour que cette succession d’instructions s’exécute à chaque appel de ce fichier (sachant qu’un script peut utiliser d’autres scripts).

  2. Retour dans la vraie vie :

    Le cerveau présente de fortes similarités avec le mécanisme présenté précédemment. En effet, on peut constater que nous faisons beaucoup de choses par automatisme. Par exemple, nos mouvements sont un ensemble de contractions et extensions de différents muscles (successives et/ou simultanées), que l’on pourrait apparenter à des instructions basiques, pour, par exemple, aller dans une direction. Par exemple, nous ne pensons pas : « je veux contracter tel et tel muscles puis tel et tel muscles, pendant que tel et tel muscles seront en extension… », non, nous ne pensons qu’à la finalité : « je veux me rendre à tel endroit ». Et cela, alors que nous ne sommes pas nés en sachant marcher. La démarche qui nous fait nous concentrer à la fin sans avoir besoin de penser aux moyens est plus explicite pour l’écriture. On nous a d’abord demandé d’écrire des lettres. Nous nous sommes alors concentrés très fortement sur le mouvement du bras, du poignet, la manière de serrer le stylo/crayon. Une fois l’écriture des lettres bien assimilées, on nous a demandé d’écrire des mots. Nous nous sommes alors concentrés sur la façon de lier les lettres entre elles. Et ainsi de suite. Ainsi, maintenant, lorsque nous écrivons, nous ne pensons plus ni à la forme des lettres, ni aux lettres qui composent un mot (encore que..), ni aux règles de grammaire et de conjugaison. Nous ne pensons plus qu’à la phrase, au texte que nous voulons écrire.

  3. Interprétation :

    Je considère que le cerveau a trois niveaux d’instructions :

    •    Les réflexes (dont l’équivalent en informatique sont les interruptions, pour ceux que cela intéresse), que je n’évoquerai plus
    •    Les actions conscientes, qui focalisent toute l’attention lors de leurs réalisations,
    •    Les actions automatiques ; inconscientes, elles sont observables, lentes, durables, mais involontaires.

    Ce qui m’intéresse, c’est la relation entre les actions conscientes et les actions automatiques. Lors d’une action nouvelle, il est nécessaire d’avoir une concentration maximale pour atteindre l’objectif voulu. Le cerveau va alors accorder une grande importance aux actions, au corps. L’action est consciente. Puis, si l’action doit se répéter (dans un laps de temps suffisamment court), l’attention portée sur les différents aspects de l’action sera progressivement de plus en plus faible. In fine, l’action est automatique.

    Pour en revenir à la programmation, lorsqu’un programmeur se rend compte qu’il doit écrire plusieurs fois le même morceau de code car il a les mêmes besoins à différents endroits de son programme, il décide de ne garder qu’une écriture du code, pour ensuite appeler ce code aux endroits où il en aura besoin. De même, si un administrateur doit, par exemple, créer des répertoires ayant certaines caractéristiques identiques, au bout d’un ou deux répertoires créés « à la main », il préférera écrire dans un fichier toutes les instructions correspondantes pour ne pas avoir à les réécrire à chaque nouveau répertoire. In fine, l’action est automatique.

    Consciemment, la seule et unique chose que le cerveau puisse faire par rapport au monde, c’est commander le déplacement des membres du corps. Là se résume toute notre capacité d’action. Ce qui revient à donner (inconsciemment) des instructions aux muscles. Et tout se passe donc comme si les instructions que le cerveau devait donner aux différents muscles du corps étaient analysées pour être éventuellement automatisées. En informatique comme en biologie, il y a automatisation possible des ordres. Mais là où l’informatique nécessite une observation et une prise de décision du donneur d’ordres (le programmeur), en biologie l’automatisation se fait d’elle-même, automatiquement, comme si le programme modifiait son propre code en fonction de l’utilisation qui en est faite.

    Ce qui est alors gagné en rapidité (doublement : gagné en temps d’exécution et gagné en temps d’analyse d’exécution) est perdu en conscience. Le cerveau se dégage ainsi du temps pour réfléchir, penser. Sur un vélo, il est ainsi possible de prévoir ce que l’on fera une fois arrivé à destination pendant que l’on pédale, sans tomber pour autant.

  4. Conséquences :

    Ainsi, il faut bien avoir conscience que notre marge de manœuvre sur le monde est extrêmement faible puisqu’à peu près tous nos actes sont involontaires.

    En outre, il faut constater qu’il existe une inertie dans nos comportements, et que toute évolution ne demande pas la même énergie. En effet, si, dans une situation nouvelle, passer de l’absence de comportement à un comportement A nécessite une énergie E (et un temps t), nécessaire pour qu’une action consciente devienne inconsciente, il faudra facilement 2E (et 2t) _ces proportions étant purement indicatives, pour faire comprendre l'idée_ pour passer de ce comportement A à un comportement B. Le passage du conscient à l’inconscient est plus facile que le passage de l’inconscient au conscient. Dit autrement, il est plus facile d’automatiser un comportement en partant de rien que de passer d’un automatisme à un autre. C’est ce que le bon sens populaire exprime dans l’adage « Chasser le naturel, il revient au galop ». Pour bien comprendre ce phénomène, il faut voir comment fonctionne notre cerveau, et en particulier nos neurones.

    Lorsque qu’une information passe directement d’un neurone à un autre, cela s’opère via une connexion, une synapse. Cette liaison peut évoluer dans le temps. Plus cette liaison est sollicitée, et plus le canal expéditeur grossi, favorisant ainsi l’efficacité de celle-ci, un peu comme si un chemin de terre vicinal devenait une route départementale puis une autoroute, pour permettre une augmentation du trafic routier. Imaginons maintenant, pour filer la comparaison, qu’après avoir longtemps voulu aller de la ville A est la ville B, nous souhaitions aller à la ville C, sachant que la ville B est reliée à la ville A par une autoroute, alors que la ville C est reliée à la ville A par un chemin en construction. Il est bien plus facile de se rendre à l’ancienne destination, même si celle-ci n’est plus l’objectif voulu. Tout est fait pour nous inciter nous rendre vers la ville B plutôt que la ville C. De même, les communications neuronales les plus fortes prennent mécaniquement le pas sur les plus faibles. Les plus fortes s’étant développées par l’habitude, la répétition. Ce qui entraîne un automatisme du comportement qui renforce encore la liaison : c’est une boucle de rétroaction positive1. Ainsi, pour casser une habitude, pour modifier une action inconsciente, il faut volontairement arrêter de considérer les chemins les plus rapides comme bons, et faire suffisamment d’actions alternatives pour créer une habitude autre (créer ou utiliser un chemin neuronal différent qui devient plus fort que le précédent par son utilisation répétée plus importante que le précédent).

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Une fois ces analyses faites, on comprend bien qu’il est absurde, malhonnête, idiot ou encore inélégant d’exiger de quelqu’un qu’il change du jour au lendemain, que ce soit au niveau de son comportement, ou encore de sa réflexion ou façon de penser. Et pour les mêmes raisons, seule l’ignorance ou la mauvaise fois peuvent justifier de présenter un refus de changement comme une impossibilité consubstantielle.

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1 Voir l'ouvrage «Le macroscope» de Joël de Rosnay

 

 

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